Deux heures d’histoire dans la salle obscure de l’institut français du Cameroun, antenne de douala. Deux heures durant lesquelles les amoureux des arts et du spectacle se sont laissés happer par la magie historique et le flot quelquefois nuancée de la représentation CHEMIN DE FER. Une présentation qui sur le chemin de la vie, a permis de marquer un sillon en chacun. J’y étais…
Quant à l’heure où le rideau se couche sur la représentation artistique de Julien MABIALA BISSILA, Lauréat du prix RFI 2014, c’est une salle comble qui embaume l’air d’applaudissements nourris, après avoir, le temps de diverses scènes, fait corps avec le message de l’auteur : renvoyer aussi bien les héros de son histoire, témoins privilégiés du temps, que le public, acteurs bien souvent premiers de scènes marquantes.

Sur scène, des mannequins tantôt articulés ou désarticulés, héros d’une histoire à laquelle le public, tel un enfant avec sa friandise, se doit d’être attentif pour ne pas en rater un bout, l’auteur surfe sur divers registres : le drame de la guerre, la quête du lendemain, la singularité des noms de ses protagonistes, tout est savamment mis en jeu pour que le spectateur n’ait pas le temps de s’arrêter sur une seule émotion.
L’auteur invite à travers sa pièce à plus d’humanité. Plus besoin d’être un témoin de la propre destruction de l’autre, car l’autre est un miroir de nous, sans égards pour ses origines. « Car la vie n’est pas un spectacle. Une mer de douleurs n’est pas un proscenium. Un homme qui cri n’est pas un ours qui danse » comme l’avait crié si fort et si bien Aimé Césaire dans Cahier d’un retour au pays natal ! On ne peut pas avoir le luxe d’être des spectateurs de la douleur des Hommes ! C’est inhumain ! Ayons le courage de refuser d’être ceux qui ont accordé tous les droits à la monstruosité en faisant semblant de regarder ailleurs ! C’est notre propre esprit qu’on corrompt ! Et aucune justification ne sera à la taille des conséquences que cela pourrait générer ! Ayons la force de sauver la vie ! »
Une leçon d’histoire
En résumé, chemin de fer raconte. Il vit. Il raconte et vit son histoire. Il se voit dans son histoire. Il se reconnait sans se reconnaitre. Il est médecin dans un hôpital. Il y a beaucoup de « vacancier » ; les victimes de la guerre qui sont entre la vie et l’autre côté. Il téléphone à sa famille. Ça hurle de partout. Les couloirs sont plein de cordonniers-chirurgiens qui confondent la chair aux caoutchoucs de chaussure. Une explosion l’envoi ailleurs. Il marche. Il est le moteur de la brouette. Sa mère est dans la brouette. Il faut prendre le train, le dernier train avant que le bal des balles ne recommence. Ils sont dans le train, il y a foule, Willy Marley, soldat précoce, enfant soldat, vole la vie du conducteur avec sa kalachnikov alias Maria kalache la chaudasse. Il a peur. Le train avance, il roule sur un chemin de chair. Un autre train arrive sur les mêmes rails, puis, une mixture de corps, la sauce rouge coule à flot.
Il n’est pas mort, pas encore. Il entend avec son nez, ce n’est pas normal. Il suit la foule, il cherche sa mère. Un bureau de douane improvisé, capot calciné d’une voiture de marque. Il faut s’identifier, ça passe ou ça meurt. L’ethnie décide pour chacun. Il n’a pas de carte, il est mis à part, il est questionné, il n’est pas le seul. Le douanier, Lucky Luke, un somptueux collier de balles de cuivre au cou, fume un pétard et les relâche. Il y a un incident, une question est posée : pourquoi petit à petit ne peut pas être un oiseau ? Pas de réponse. Maria Kalache la chaudasse se mêle à la danse et fait perdre la tête à tout le monde, des cervelles grillées sur le sol. Plus de danse. Plus de bruit. Il a la bouche pleine de sang. Le douanier, Lucky Luke à la tuyauterie de la gorge en panne. Il comprend. Il ne comprend pas. Il est vivant. Il raconte. Il vit. Il raconte et vit son histoire.
Le spectacle CHEMIN DE FER de Julien MABIALI BISSILA est un spectacle-installation qui raconte un souvenir, qui évoque un passé toujours présent, qui hurle d’agitation son regard sur hier aujourd’hui. Tous les éléments constitutifs du spectacle sont présents pour impulser une pensée profonde en chaque spectateur curieux ou pas de découvrir la dualité émotive constante qui l’habite, pour secouer d’une façon ou d’une autre, monsieur lambda afin qu’il regarde davantage autour de lui. Le comédien dans ce spectacle ne sera pas installé dans les quatre murs habituels, il sera comme le guide de l’espace, randonneur dans la forêt de la vie. Il disparaitra et apparaitra. Pour certains bouts du spectacle, seul sa voix accompagnera la pensée du spectacle. Il est, le comédien pendant ce spectacle, le maitre d’œuvre, tantôt régisseur lumière et son, tantôt DJ, tantôt phénomène de foire. Ce spectacle peut se vivre comme un jardin sonore, la sonorité est la voix du comédien. Son jeu d’acteur, pas illustratif, fini de renseigner le spectateur sur l’intention de l’installation.