PARTIE 1/5: Le ver est dans le fruit
Ce n’est jamais brutal. L’effondrement commence toujours par un frisson, un détail, une faille minuscule dans le vernis brillant de la normalité. Ce matin-là, j’ai craqué. Et personne n’a rien vu.

Il était 10h passées. Le soleil tapait dur sur Akwa et je venais de sortir de mon rendez-vous chez Cynthia, l’esthéticienne. J’avais fait mon brushing, les ongles, un petit massage. Tout pour me sentir bien. Mais au fond, je ne l’étais pas.
Je suis montée à l’arrière de la Prado noire. Je n’avais même pas dit bonjour à celui qui conduisait. Je pensais que c’était Roland, le chauffeur habituel. Mais ce n’était pas lui.
Je me suis appuyée au siège et j’ai dit, sèche :
— Direction Carrefour Idéal, et ne t’amuse pas à passer par Bonanjo !
Aucune réponse.
Juste un petit sourire dans le rétro.
Je me suis penchée en avant.
— Tu m’entends ? Je parle ! Tu crois que j’ai le temps de me promener dans Douala comme une touriste ?!
Il a pris à droite, lentement, contournant une benne à ordures.
— Oui, madame. Je vous entends très bien. Mais je fais ce que je peux avec la circulation, répondit-il excédé.
J’ai soufflé bruyamment, puis j’ai fixé son profil. Je ne le connaissais pas. Il avait une barbe courte, une peau bien entretenue. Il portait un t-shirt noir moulant. Ce n’était clairement pas Roland.
— Tu es qui, d’ailleurs ? Tu travailles avec mon mari ?
— Oui madame. Je suis Boris. Je suis le vigile au poste deux. Aujourd’hui je remplace Roland, il est tombé malade ce matin.
Je n’ai rien répondu. Je l’ai juste toisé.
Puis à un moment, il a freiné brusquement devant un embouteillage à Deïdo. Mon sac est tombé. Mon téléphone aussi. J’ai crié :
— Mais tu es débile ou quoi ? Tu veux qu’on meure ?!
Et là, il s’est tourné. Lentement. Un regard droit, pas insolent. Sûr. Dérangeant.
— Madame… je conduis comme je peux. Et puis franchement, avec tout le respect que je vous dois… je suis sûr que vous faites la vilaine pour cacher la sensible que vous êtes, vous faites la vilaine pour cacher le feu qui couve. Et (un sourire mesquin aux lèvres) je suis sûr que vous n’avez jamais connu un homme qui vous fait vraiment du bien au lit,et qui vous retourne.
Mon cœur a raté un battement. Le silence a figé l’air. J’ai rougi. De colère ? De honte ? Je ne sais pas.
— Répète un peu ce que tu viens de dire là !
— Vous avez très bien entendu, madame. Pardon pour l’audace, mais… ce n’est pas une insulte. C’est une vérité que je lis dans vos yeux.
Je devrais le gifler. Le renvoyer. Hurler. Mais au lieu de ça… j’ai ri. Un rire nerveux. Absurde.
— Tu crois que tu fais peur avec ton petit torse moulé là ? Tu veux me montrer c’est quoi “faire trembler une femme” ? Tu veux que je te mette au défi ? »
Il m’a regardée dans les yeux, puis a haussé les épaules :
— Je relève tous les défis. Surtout ceux-là.
Et il a continué à conduire, comme si rien ne s’était passé. Moi, j’étais au fond de la banquette arrière, les jambes serrées, le cœur battant. Je ne l’ai pas rappelé à l’ordre. Je n’ai pas porté plainte. Je n’ai rien dit à mon mari.
Mais ce soir-là, dans ma salle de bain, devant le miroir, je me suis surprise à penser à lui.
Comment vois-tu la suite ?
Rendez-vous demain, 14h !