Chronique : TU PARS QUE OÙ ?


PARTIE 3/5:  Ce que je ne peux plus feindre

Il a su. Pas parce que je lui ai dit. Mais parce que mon silence parlait plus fort que n’importe quel mot.

Je suis rentrée à la maison le dimanche soir. J’ai pris un taxi depuis Wapkapon. Pas de chauffeur, pas de maquillage. Juste moi, dans une robe longue à motifs qu’il avait achetée, le regard vide, le cœur en miettes.
Il était là. Mon mari. Assis au salon. Le même homme qui, pendant six ans, avait partagé mon lit sans jamais me regarder vraiment. Le même qui me couvrait de cadeaux, mais oubliait de me demander si j’étais heureuse.
Quand il m’a vue entrer, il s’est levé brusquement :
— Clarisse… tu étais où depuis vendredi soir ?! Tu sais dans quel état tu m’as mis ?!
Je n’ai pas répondu. J’ai posé mon sac, lentement. Je suis allée m’asseoir sur le fauteuil, face à lui.
— Tu es malade ? Quelqu’un t’a agressée ? Pourquoi ton téléphone est éteint ?!
— Je suis partie.
Il a cligné des yeux, lentement. Une tempête derrière son calme.
— Partie ? Comment ça, partie ? Chez qui ? Pourquoi ?
Je l’ai regardé. Vraiment regardé. Pour la première fois, je me suis demandé ce qu’il voyait en moi. Une femme entretenue, élégante, soumise à la routine. Jamais un mystère. Jamais un feu.
— Je ne peux plus faire semblant. Je ne suis pas bien ici. Je suis éteinte.
Il s’est mis à marcher, nerveux. Il faisait les cent pas, se frottait le front, soufflait fort.
— Clarisse, dis-moi que ce n’est pas ce que je crois. Dis-moi que ce n’est pas un homme. Pas un… amant. S’il te plaît.
J’ai baissé les yeux. Et le silence a crié à ma place.
Il a reculé, lentement. Il a pris une chaise. Il s’est assis. Et sa voix a changé. Plus basse. Cassée.
— C’est qui ?
— Tu ne veux pas savoir.
— Je veux. Tu me dois au moins la vérité.
J’ai levé la tête. Mon regard n’avait plus de peur. Il n’y avait plus de honte.
— C’est Boris.
Un silence. Puis il a ri. Un rire amer. Incrédule.
— « Boris… mon vigile ?! Tu te fous de moi, Clarisse ?!
— Non. Et je n’ai jamais été aussi sérieuse.
— Mais qu’est-ce qu’il a que je n’ai pas ? Il dort sur un matelas, Clarisse ! Il gagne à peine 90 000 francs par mois !
— Il m’écoute. Il me touche comme personne. Il me fait sentir… femme. Vivante.
Il a pris sa tête entre ses mains. Son dos tremblait. Il ne criait pas. Ce n’était pas de la violence. C’était de l’effondrement.
— Et les enfants ? Et notre maison ? Et notre histoire ?
— Je ne les renie pas. Mais je ne peux pas me sacrifier pour sauver les apparences. J’ai essayé. Longtemps. J’ai tout donné ici… sauf moi-même.
Il s’est levé. Il a marché vers moi. Il a pris mes mains.
— Reviens, Clarisse. S’il te plaît. On peut recommencer. On peut voyager. Changer de maison. Aller voir un spécialiste,même aller voir quelqu’un au village.
Ses mains étaient chaudes. Mais mes doigts sont restés froids. Il me regardait avec un amour paniqué. Moi, je le regardais avec une tendresse fatiguée.
— Je t’ai aimé. Je t’aime encore. Mais je suis en train de disparaître ici. Et je n’ai plus envie de mourir doucement.
Il a pleuré. Pour la première fois. En silence. Une larme sur chaque joue.
Je me suis levée. J’ai pris mes affaires. Il ne m’a pas retenue.
À la porte, j’ai murmuré :
— Je suis désolée. Mais je ne suis plus ta femme. Je suis en train de devenir moi.
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Ce soir-là, j’ai dormi à même le sol à Wapkapon. Et pourtant, c’est la première fois depuis des années que je me suis sentie à ma place.




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