Chronique : TU PARS QUE OÙ ?


PARTIE 4/5: Une femme à Wapkapon

Je n’étais plus madame untel. Je n’étais plus la bourgeoise d’Akwa. J’étais juste Clarisse. Dans un quartier qui pue le poisson sec, les moteurs fatigués et les histoires qu’on murmure du bout des lèvres.

Les premiers jours furent un rêve. Ou un vertige.
Boris me traitait comme une reine. Mais une reine sans trône. Sans miroir doré. Sans clim. Sans machine à laver. Juste une natte, un matelas, deux seaux d’eau et ses bras solides autour de moi.
Il partait la nuit. Vigile dans une usine à Bonabéri. Je restais seule, dans sa chambre, parfois sans électricité, parfois sans sommeil. Les murs trop fins. Les bruits des voisins. Les odeurs. La vie brute. Et moi, assise sur un tabouret, en train de laver mes dessous à la main.
Mais j’étais là. Volontaire.
Un matin, il est rentré épuisé. Il s’est allongé sans un mot. Je me suis glissée à côté de lui. Je l’ai pris dans mes bras. Il a soufflé :
— Tu n’as pas besoin de vivre comme ça, Clarisse. Tu n’es pas faite pour cette vie.
Je l’ai regardé dans les yeux.
— Je suis faite pour être où je me sens vraie. Et ici… c’est dur. Mais c’est moi.
On a fait l’amour, lentement. Sans précipitation. C’était notre manière de résister au monde.
Mais les choses ont commencé à changer.
La voisine d’à côté,une vendeuse de beignets à la voix tranchante,m’a reconnue.
Un soir, alors que j’étais assise dehors entrain de manger les beignets mais avec de la bouillie, elle a murmuré à une amie :
— Tu vois celle-là ? Elle vivait à Akwa. Son mari est un grand monsieur. Et elle est tombée chez un vigile. Tu te rends compte ?
Je n’ai pas réagi. Mais Boris, oui. Il est sorti du couloir, torse nu, furieux :
— Si vous avez quelque chose à dire, dites-le en face ! Ce n’est pas une femme à salir. C’est ma femme maintenant.
Le quartier a changé de ton. Mais les regards ont persisté. Mi-curieux, mi-compatissants. Ou moqueurs. Les femmes me fixaient en silence. Les hommes faisaient des commentaires à peine voilés :
— Eh maman, si toutes les bourgeoises deviennent comme toi, on va fermer les supermarchés hein…en plus,une jolie femme !
Il va bien te nioxer et puis te jeter.
Le pire fut ma propre sœur, Nadine. Elle est venue me voir. En colère. Rouge de honte.
— Clarisse ! Tu veux qu’on te chasse de la famille ? Tu salis notre nom ! Qu’est-ce qu’il a fait ton mari pour mériter ça ?!
Je l’ai regardée. Droit dans les yeux.
— Il m’a rendue invisible.
— Et tu penses que ce vigile va t’épouser ? Tu vas élever tes enfants ici ?!
— Je ne sais pas. Mais je sais que je respire enfin.
Elle est repartie sans me serrer dans ses bras.

Un soir, après une dispute silencieuse,on ne s’est pas parlé pendant deux heures,Boris m’a prise par la main.
— Viens. Je veux te montrer quelque chose.
On a marché. Dix minutes. On est arrivés à un terrain vague. Il a pointé un petit espace à côté d’une baraque en tôle.
— Je peux construire ici. Une vraie pièce. Un petit espace à nous. Rien de luxueux. Mais à toi. Si tu veux rester.
J’ai éclaté en sanglots. Il m’a serrée contre lui.

Ce n’est pas une belle vie. Mais c’est une vraie vie.

Cette nuit-là, je ne l’ai pas aimé comme un homme. Je l’ai aimé comme un refuge.


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