Chronique :TU PARS QUE OÙ ?


PARTIE 5/5 : La vie que j’ai choisie
On m’avait dit que j’étais tombée. Mais moi, je sentais que j’avais enfin touché le sol. Et sur ce sol-là, on peut construire.

Les mois ont passé. À Wapkapon, les saisons ne se comptent pas en pluie ou en soleil. Elles se comptent en efforts, en regards échappés, en soirées sans courant, en réveils à l’odeur du bois brûlé.
Et pourtant… je n’étais pas malheureuse. J’étais épuisée parfois, mais apaisée.
Un matin, alors que je balayais la devanture de notre chambre transformée en studio – oui, il avait construit une pièce en bois et en ciment avec l’aide d’un cousin maçon – mon téléphone a sonné.
C’était tonton Firmin. Un vieil oncle du village, que j’avais à peine vu deux fois en dix ans. Il m’a parlé sans détours :
— « Clarisse, j’ai toujours su que tu avais une tête solide. Ta petite rébellion me fait sourire. Les gens parlent trop. Mais moi, je vois une femme de caractère. »
Je n’ai rien dit. J’avais la gorge serrée.
— « J’ai besoin de quelqu’un de confiance pour gérer une petite entreprise de quincaillerie que j’ai ouverte à Bonamoussadi. Ce n’est pas grand-chose, mais ça peut grandir vite. Tu acceptes ? »
Je me suis assise, là, sur un pavé chaud. Une larme est tombée.
— « J’accepte, tonton. Merci. Je ne vous décevrai pas. »
Le soir, j’ai attendu que Boris rentre. Il portait son uniforme bleu poussiéreux. Il s’est lavé au seau, comme d’habitude, pendant que je réchauffais le ndolé de la veille. Puis, autour du plat de manioc, je lui ai dit doucement :
— « J’ai un travail. Je vais gérer une quincaillerie à Bonamoussadi. »
Il a souri, puis m’a pris la main :
— « C’est le début de ta revanche, chérie. Je suis fier de toi. »
— « Mais je n’ai pas fini. J’ai besoin de quelqu’un en qui j’ai confiance pour les livraisons, les inventaires, le dépôt. Tu connais quelqu’un ? »
Il a haussé un sourcil, intrigué :
— « Pourquoi ? Tu veux que je t’aide ? »
— « Non, pas t’aider. Je veux t’embaucher. Toi. Pas comme vigile. Comme responsable logistique. »
Il est resté sans voix. Sa cuillère suspendue dans l’air. Puis il a murmuré :
— « Tu… tu me fais confiance à ce point ? »
— « Tu m’as portée quand j’étais vide. Maintenant, je veux qu’on construise ensemble. Ce n’est plus ton nid. C’est le nôtre. »
Et on l’a fait.
La boutique a ouvert officiellement un samedi. Un petit hangar repeint, un comptoir en bois verni, une équipe de trois jeunes recrutés par Boris. Il arrivait le matin avant moi, gérait les stocks, notait tout. Il avait cette rigueur naturelle, ce sens de l’ordre qu’il appliquait avec fierté.
Moi, je m’occupais des fournisseurs, des finances, de la clientèle. Les gens disaient :
— « La madame du vigile-là, elle est forte hein. Elle sait parler comme une patronne. »
Ils ne savaient pas que je ne jouais pas à la patronne. Je l’étais.
Puis, un jour, j’ai vomi en pleine réunion.
Une semaine plus tard, j’étais assise à l’hôpital de Deïdo, une main sur le ventre, l’autre sur la fiche des résultats.
— « Madame, vous êtes enceinte de trois mois. Et… ce sont des jumeaux. »
Je suis restée figée. Puis j’ai ri. Fort. Dans la salle d’attente, les gens m’ont regardée comme une folle. Mais moi, je riais à en pleurer.
Le soir, Boris m’a accueillie avec son regard fatigué mais doux.
— « Tu es malade ? »
— « Oui. Gravement. »
— « Hein ? Quoi ? »
— « J’ai deux locataires dans mon ventre. Ils ont ton nez, je crois. »
Il a mis du temps à comprendre. Puis il s’est mis à pleurer. En silence. Il a posé sa tête sur mon ventre et murmuré :
— « Merci. Merci de m’avoir choisi. »
Les mois suivants furent durs. Mais chaque difficulté avait un goût de victoire.
Il a terminé la maison. Une vraie. Deux chambres, une cuisine, des toilettes carrelées. On y a mis un canapé neuf. Une télé modeste. Des rideaux en dentelle ivoire. Et une pancarte qu’il a accrochée au mur :

« Ici vit l’amour. Même s’il a commencé sans lit. »

Le jour où j’ai accouché, c’était une nuit de pluie. J’ai crié comme une lionne. Il m’a tenu la main, toute tremblante. Il est resté là pendant les heures d’attente. Puis le cri des deux bébés est arrivé.
Une fille. Un garçon. Lumière double dans une vie qu’on disait trop sombre.
Aujourd’hui, je vis à Wapkapon. Mais mon nom circule jusqu’à Akwa.
Certains disent que j’ai tout perdu. Mais moi, je sais que j’ai gagné.
J’ai appris à aimer dans la poussière. J’ai bâti dans la honte. J’ai transformé un vigile en roi. Et j’ai fait de mon ventre un royaume.

Je ne suis plus madame. Je suis Clarisse. Et ça me suffit.


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